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Céline Gignac : À vive allure
On pourrait dire de Céline Gignac qu’elle peint des fleurs. Toutefois, ça ne serait pas lui rendre justice : son œuvre présente d’abord et avant tout une recherche de couleurs, de textures et de transparence qui nous fait vite oublier toute allusion au sujet. À bien regarder, on ne voit plus les fleurs, mais une force, une vivacité et un mouvement qui nous transportent en nous-mêmes. Ce qu’elle parvient à communiquer avec sa peinture se situe justement dans l’imaginaire du spectateur, en cela qu’une des grandes qualités de son œuvre se trouve dans son pouvoir d’évocation qui va bien au-delà de l’imagerie du tableau. Lorsque je l’ai rencontrée pour l’entrevue, Céline Gignac revenait tout juste du happening « Dehors les artistes », présentant l’œuvre des artistes de la galerie Pierre-Séguin, événement qui se veut avant tout un partage, une grande fête de l’art, des artistes et des amateurs d’art. « Je ne participe pas souvent à des symposiums. Je tends à m’éloigner de cette formule tellement galvaudée où, d’ailleurs, je n’y trouve pas toujours ma place… Mais également le problème est que je fais de grands tableaux, alors quand le vent se lève… Je devrais peut-être en faire un peu plus… Je fais ceux qui se déroulent autour, dans la région (Valleyfield, Saint-Constant…), parce que je pense qu’il faut rayonner dans son milieu. » Originaire de Trois-Rivières, Céline Gignac fait ses études en arts visuels en Belgique et à l’UQTR avant de se fixer sur la Côte nord, où elle participe à plusieurs expositions avec « une œuvre dépouillée au style abstrait à la limite d’une figuration imaginaire ». Elle commence également à enseigner, pour l’Université du Québec à Chicoutimi, dans le cadre de certificats en art et artisanat donnés à Port-Cartier, Sept-Îles et Baie-Comeau. Vers la fin des années 80, elle choisit de relever de nouveaux défis et quitte la Côte nord pour la région métropolitaine. Une fois installée à Montréal, elle travaille un temps en galerie, puis à des événements du milieu artistique avant d’œuvrer pour des organismes communautaires. Depuis quelques années, elle est revenue à sa pratique artistique régulière et en soutien en donnant des cours, ateliers et démonstrations. À sa petite école d’art en Montérégie, elle reçoit des étudiants de tous les niveaux. « Pour plusieurs, c’est un loisir, je respecte ça. À ce stade, bien sûr, les influences se font sentir. Mais le plus rapidement possible je les stimule à aller plus loin, à se dépasser vers l’atteinte de leur propre interprétation. Ils y trouvent la confiance en soi et le plaisir de la création… Il y a aussi les groupes avancés et ceux de perfectionnement : les artistes participants vont très loin dans leur démarche et, plus souvent qu’autrement, c’est moi qui est impressionnée par leur œuvre de créativité. » Son approche de l’enseignement est d’ailleurs essentiellement axée sur la créativité : les participants sont libres de peindre ce qu’ils veulent dans le médium qui leur convient. « À la fin de la session, lorsque je peux voir le travail de chacun, je suis satisfaite de constater que tout le monde a fait quelque chose de différent et de personnel. C’est très bien comme ça. » Est-ce qu’on vient la voir pour apprendre à faire des fleurs comme les siennes ? « Non. Et de toutes façons, ça ne me plairait pas. Ils viennent dans mes ateliers pour capter mes connaissances que j’essaie de donner avec générosité et ça n’a rien à voir avec ma démarche. » Céline Gignac tente d’apprendre à ses étudiants à développer leur créativité plutôt qu’une action délibérée : « je suggère à mes élèves d’avoir une autre toile à côté de celle qu’ils sont en train de peindre. Je les invite à y nettoyer leur pinceau lorsqu’ils veulent changer de couleur. Le résultat est toujours très coloré et je leur demande alors ce qu’ils peuvent y voir. C’est très stimulant pour développer la créativité. Très souvent, le résultat de cette seconde toile est plus intéressant que leur toile principale. Par l’entremise du hasard, la créativité ressort davantage et du même coup le plaisir de créer. D’un côté, on peut apprécier une performance habile qui deviendra un bon tableau figuratif dans le mesure où l’émotion y passera; à l’autre extrême, mais exactement de la même manière, on peut apprécier une toile expressive abstraite dans la mesure où ça se tiendra. Une bonne toile, c’est avant tout une organisation esthétique, peu importe si l’on choisit le point de vue unique ou multiple, peu importe si l’on référencie la forme ou non. » Parce que Céline Gignac ne fait pas vraiment des fleurs : « Je ne cherche pas à faire des fleurs. Je fais des formes. Les fleurs sont un prétexte. Ce ne sont pas de vraies fleurs, non plus ». Il s’agit davantage d’un mouvement, d’un geste rond, d’un travail sur la couleur, sur les textures… D’ailleurs, dans ses œuvres plus récentes, les fleurs tendent à disparaître de plus en plus : le centre explose et il ne reste plus que le mouvement, la couleur… Et puis elle fait de plus en plus grand : en même temps que la fleur disparaît, les toiles prennent de l’expansion, un peu comme si, maintenant libérées du sujet, les formes voulaient s’étendre en dehors du cadre. Étrangement, c’est un retour à l’abstraction qu’effectue Céline Gignac : « jeune artiste je faisais dans l’abstrait, et là j’y reviens… » « Dans un premier temps, j’étale de la couleur et ça brasse beaucoup, c’est très ample, comme geste. Ensuite, je prends du recul et j’analyse : quelles sont mes lignes de force, points de force, majeurs, mineurs… donc, toutes les références aux lois qui soutiennent la structure et la composition de la toile en évolution ? Ensuite, j’essaie de bâtir à partir de ça… J’y reviens, toujours dans un mouvement ample… Je ne fais jamais de petites touches : ce sont toujours de grands mouvements… » Comme tous les artistes qui se respectent, Céline Gignac a une solide démarche qui procède de l’analyse et d’une connaissance approfondie des notions de l’art. Mais il est important de laisser de côté la part analytique et la réflexion lorsqu’il est temps de peindre : « Quand je peins, je suis dans la liberté totale, je ne suis pas dans l’analyse : je sais prendre tantôt le regard de l’analyste qui tente de voir comment structurer son œuvre et faire les choix qui s’imposent, tantôt revenir m’imprégner et me laisser aller complètement à une expérience spontanée pour laquelle il ne faut pas du tout réfléchir… Ce sont deux mondes en alternance qu’il faut très certainement éviter de vivre en même temps. En définitive, tout ce qui restera sur la toile relève du choix de l’artiste ». Comme beaucoup d’artistes avant elle, Céline Gignac a compris que l’émotion véhicule quelque chose au-delà du sujet. C’est ce qui permet au spectateur de se faire sa propre interprétation, justement parce qu’il est interpellé par l’émotion, qu’il comprend à sa façon, plutôt que par le sujet du tableau. C’est en cela que l’œuvre de Céline Gignac est véritablement une œuvre ouverte, pour reprendre la notion d’Umberto Eco, pour qui l’artiste véritable est capable de favoriser plusieurs lectures possibles de son œuvre chez le spectateur. « Dès qu’on enlève le centre de la fleur, le spectateur la voit disparaître… Son interprétation est alors libérée du sujet ». « Lorsque je suis arrivée à Montréal, je n’avais pas beaucoup d’espace disponible. Alors j’ai travaillé surtout, à l’époque, à des miniatures. Maintenant, j’ai un grand atelier qui me permet de m’étendre davantage. Aujourd’hui, ma démarche m’amène à travailler dans des formats de plus en plus imposants. On est très loin des miniatures… » Participant à des expositions solo et collectives, que ce soit en Montérégie ou en Europe et aux États-Unis, Céline Gignac continue de suivre une double carrière de peintre et de maître d’atelier. Son approche est en constante évolution. Quelle direction prendra-t-elle ? « Je ne choisis pas mon art, c’est mon art qui me choisit. Je me laisse guider par la création et je ne pourrais dire avec exactitude où ça me mènera. Je sais simplement que je serai un chercheur toute ma vie. » Artiste dynamique comme il s’en fait peu, Céline Gignac navigue sur les eaux agitées de la création avec une assurance peu commune. Peu importe la direction qu’elle prendra, je suis certain qu’elle ira… à vive allure ! André Chapleau Retour ![]() ![]() ![]() ![]() ![]() ![]() ![]()
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