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Dans le vent
André Chapleau
2008-11-17 Pourquoi disait-on (je ne sais trop si on le dit encore aujourd’hui, mais l’expression était commune dans les années 60 et 70) dans le vent pour qualifier une personne à la mode ? L’interprétation la plus évidente est que ce qui est dans le vent, c’est ce qui hante la rumeur sociale : il n’y a qu’à se tenir dans le vent pour percevoir les effluves de la nouveauté, pour sentir ce qui est au goût du jour. À propos des pisteurs amérindiens et aventuriers d’un autre siècle, je me souviens avoir entendu parler du rôle du vent. Si l’on ne veut pas être aperçu, il ne faut jamais se trouver dans le vent d’un autre. Dans son vent, je suis détecté, tandis que lui reste à l’abri de toute inquisition de ma part. Si je ne peux le sentir, je ne saurai qui il est vraiment, parce que seules les odeurs nous renseignent vraiment sur les véritables intentions des bêtes comme des hommes. Par ailleurs, je me demande si dans l’existence ordinaire il n’est pas mieux de rester au devant du vent. En effet, si je suis dans le vent, cela n’implique-t-il pas qu’en ma qualité de précurseur ou de leader, je suis dans le vent des autres ? Je suis balayé par le vent mais avant les autres, expérimentant le premier la sensation du vent et imprégnant ainsi la perception des autres : si personnellement je ressens le vent directement, les autres reçoivent en même temps que le vent mes impressions du vent, mes propres odeurs confiées au vent, ce qui veut dire qu’ils reçoivent un vent déjà colonisé, un vent qui les soumet au rôle de témoin et me consacre à celui de colonisateur, de maître du vent. Si toutefois je veux rester davantage low profile et inaperçu, je choisirai plutôt de demeurer de l’autre côté du vent. Non seulement je saurai tout de ceux qui font face au vent et eux rien de moi, mais je comprendrai les mécanismes de l’univers, j’aurai saisi comment le vent s’approprie les corps pour en faire des girouettes, comment il sculpte nos vies en forme d’ailes pour que s’engouffrent dans les cyclones les esprits les plus curieux, ceux qui se penchent au-dessus des vents comme au-dessus d’un précipice. Je verrai tant et si bien la manière dont les vents vous soulèvent et vous emportent au loin que je resterai bien arrimé au sol, préparé au tumulte et résolu à la résistance. Je m’arrondirai sous le vent, me cabrerai de manière à ne rien livrer de moi au vent, ne lui laissant pas, la moindre prise, le moindre recoin d’être dans lequel s’engouffrer. En fait, j’ai compris que la liberté est ailleurs : il faut s’inventer des vents insoupçonnés, des vents sauvages qui nous atteignent dans notre dernier retranchement, des vents intimes qui nous soulèvent de terre tout en nous permettant d’entrer plus en profondeur en nous-mêmes, tout au fond de soi, où le souffle dans les gouffres souterrains fait siffler l’écho lointain des étoiles. Dans ce vent, je peux entendre les pierres se souvenir de ton nom. Plus je tends l’oreille, plus je suis près de toi. Commenter ce blogue Retour |